Dans un geste à la fois historique et symbolique, la France est devenue le premier gouvernement à soutenir officiellement les Principes Open Source des Nations Unies, rejoignant de nombreuses organisations telles que l’Open Source Initiative, la Linux Foundation ou encore la Fondation Eclipse.

Ce soutien reflète une reconnaissance internationale croissante : l’Open Source n’est plus simplement un choix technique, mais un véritable modèle de gouvernance adapté à l’ère numérique. Mais comme tout acte politique, il mérite qu’on en explore les nuances au-delà des gros titres.

Que sont les principes Open Source de l’ONU ?

Publiés par le Digital Technology Network (DTN) du Conseil des chefs de secrétariat des Nations Unies, ces principes établissent un cadre commun pour la collaboration Open Source dans le secteur public international.

Voici les huit piliers clés :

  1. Ouvert par défaut
  2. Contribution active
  3. Sécurité et confiance
  4. Inclusif et équitable
  5. Réutilisable et interopérable
  6. Documenté et accessible
  7. Reconnu et soutenu
  8. Durable et évolutif
     

Ce cadre pragmatique et équilibré vise à encourager non seulement l’usage de l’Open Source, mais aussi une participation active — un point souvent négligé par les institutions publiques.

Source: UN Open Source Principles

Une continuité, pas un point de départ

Comme l’a rappelé l’équipe CodeGouvFr sur Mastodon, cette adhésion ne marque pas un début, mais plutôt la reconnaissance d’un engagement de longue date :

« La France n’a jamais cessé de soutenir les logiciels libres et open source. » — @codegouvfr

La France fait en effet partie des États membres les plus actifs de l’UE en matière de promotion du logiciel libre dans l’administration. L’Unité logiciels libres de la DINUM continue de porter cette stratégie à l’échelle de l’État. Des initiatives comme BlueHats, qui connectent agents publics et développeurs, témoignent de cette vision de l’Open Source comme pratique civique.

La plateforme code.gouv.fr publie des centaines d’outils numériques développés par l’État, devenant un véritable centre de transparence pour l’infrastructure numérique publique.

 

Vers une souveraineté numérique Open Source ?

Ce soutien de la France pourrait avoir des effets domino. Il s’inscrit dans un mouvement plus large :

  • La Commission européenne poursuit son engagement pour la souveraineté numérique à travers sa stratégie Open Source 2020–2023.
  • La Suisse, l’Allemagne, l’Italie ou encore l’Estonie investissent dans le code public comme levier de résilience numérique.
  • Des organisations mondiales comme l’OMS ou l’Union internationale des télécommunications adoptent des approches open-first dans des domaines critiques.
     

La France pourrait jouer un rôle de catalyseur, en rassemblant non seulement ses propres agences, mais aussi ses partenaires internationaux autour d’une collaboration concrète sur les biens communs numériques.

Des réussites concrètes

L’édition 2024 des Acteurs du Libre a illustré les principes de l’ONU en action : Camptocamp et l’IGN ont reçu le prix de la meilleure collaboration public-privé pour leur travail sur La Géoplateforme et cartes.gouv.fr. Ces projets montrent la puissance de la co-construction pour proposer des services géospatiaux modernes et accessibles.

Le développement conjoint de GeoNetwork-UI illustre l’impact du design centré utilisateur et des standards ouverts sur l’accès aux métadonnées, pour les experts comme pour le grand public.

Autre exemple : la collaboration de Camptocamp avec l’ANSC sur NexSIS 18-112 démontre comment des technologies modulaires et cloud-native comme GeoServer Cloud peuvent soutenir des infrastructures critiques. Leurs contributions à GeoServer montrent un engagement fort pour l’innovation communautaire.

L’IGN joue aussi un rôle moteur dans l’écosystème géospatial libre, en soutenant la modernisation de GeoServer via l’initiative GS3. En adoptant Java 17 et Spring Framework 6, cette initiative prépare le terrain pour une meilleure sécurité, maintenabilité et compatibilité avec les standards actuels (Jakarta EE, Tomcat 10).

 

Les tensions derrière l’annonce

Mais au-delà du communiqué, certaines décisions récentes d’achats technologiques dans le secteur public soulèvent des questions sur la cohérence avec les valeurs Open Source.

C’est une tension bien connue : le discours politique d’un côté, la réalité de l’exécution de l’autre. Endosser des principes est une chose ; aligner les budgets, les appels d’offres, la formation et la maintenance sur ces principes en est une autre.

Les vraies questions sont :

  • Le logiciel libre sera-t-il préféré dans les appels d’offres ?
  • Les ingénieurs publics auront-ils les moyens et le temps de contribuer en amont ?
  • Les responsables politiques soutiendront-ils des investissements à long terme dans les infrastructures numériques communes ?
     

Du symbole au changement systémique

Ce soutien est un premier pas, mais l’adoption réelle et durable des principes de l’ONU suppose une transformation en profondeur :

  • Faire de la contribution aux logiciels libres un indicateur de valeur publique.
  • Récompenser l’ouverture et la durabilité dans les achats publics.
  • Soutenir les mainteneurs par le financement et la reconnaissance.
  • Créer des plateformes européennes mutualisées, réutilisables et améliorables.
     

La France a les talents et les moyens de porter cette transformation. Mais cela demandera constance, courage et coopération.

 

Et maintenant ?

Les principes de l’ONU sont une feuille de route. La France ouvre la voie. La vraie question est : qui suivra, et comment ?

C’est une invitation ouverte :

  • Aux agents publics à publier davantage de code et à collaborer en amont.
  • Aux décideurs à adosser leurs politiques d’achat à l’Open Source.
  • Aux développeurs et communautés à soutenir et challenger les institutions.
     

L’Open Source n’est pas qu’un modèle de licence. C’est une philosophie fondée sur la confiance, la transparence et le progrès partagé. Et les gouvernements ont une responsabilité unique pour incarner ces valeurs.

Ne nous arrêtons pas aux symboles. Construisons ensemble les communs numériques.